Une société « d’investisseurs américains » au cœur d’une fraude douanière en RDC

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« Je suis arrivé à Matadi, Kongo Central ». Mike Hammer, très remuant ambassadeur des États-Unis en République démocratique du Congo, est l’auteur de ce message. Via son compte twitter populaire, le diplomate qui se fait omniprésent dans les affaires congolaises depuis son arrivée au pays en 2018, affirme se rendre dans la capitale du Kongo Central en quête d’opportunités d’affaires pour des éventuels investisseurs américains. « Aujourd’hui, j’ai discuté avec le gouverneur du Kongo Central, Atou Matubuana, du potentiel économique du Kongo Central et des opportunités pour les investisseurs américains », dit-il dans un autre tweet le mercredi 21 juillet 2021, cette fois aux côtés du gouverneur de cette province du sud-ouest de la RDC.  

Cependant, un document parvenu à la rédaction de POLITICO.CD renseigne plutôt que Mike Hammer s’est rendu à Matadi pour participer à l’inauguration des activités d’une société privée, présentée comme étant une entreprise des investisseurs américains en RDC. « La Société AMERICAN FRESH FOOD Sarl a l’honneur de vous inviter à prendre part à la cérémonie de lancement de ses activités dans la province du Kongo Central, en présence de Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur des USA, prévue en date du 22 juillet 2021, dans ses installations de Matadi sises Route Ango Ango no 15.179, Quartier Ville Haute dans la commune de Matadi, à 14h00 », dit la copie d’une invitation parvenue à POLITICO.CD.

Chevalier de la lutte contre la corruption en RDC

Mike Hammer est en effet au cœur d’une activité diplomatique intense au Congo.  Aux côtés du président Félix Tshisekedi, il milite tantôt pour les investissements américains en RDC, tantôt contre la corruption que les États-Unis jugent endémique au pays. Le 24 avril 2019, à l’occasion d’une tournée dans le Sud-Kivu (Est), le diplomate américain affirme clairement que la corruption est le principal obstacle dans les relations entre Washington et Kinshasa, lesquelles ont été largement dégradées durant la présidence de Joseph Kabila, qui semblent se réchauffer avec Félix Tshisekedi. « Le grand problème qu’il y a au Congo c’est la corruption. Il n’y avait pas d’investissement américain dans ce pays parce qu’il y a de l’insécurité et de la corruption. La plupart des compagnies américaines sont sorties de la RDC à cause de la corruption » , dit Mike Hammer.

Kinshasa et Washington s’engageant désormais dans une corruption dite « stratégique », l’ambassadeur américain au pays monte au créneau, comme le président Tshisekedi, pour dénoncer cette corruption. Le président congolais crée même toute une agence en charge de cette lutte. Une initiative saluée par Washington.  Quelques jours seulement après la création de cette Agence de prévention et de lutte contre la corruption (APLC), Mike Hammer s’empresse de recevoir son coordonnateur, l’avocat Ghislain Kikangala, à Kinshasa. L’ambassadeur américain est tellement enthousiaste qu’il annonce même l’arrivée des agences du célèbre Federal Bureau of Investigation (FBI) pour secourir les autorités congolaises dans la traque des corrupteurs et corrompus. « Excellent réunion avec le nouveau leadership de L’agence de prévention et de lutte contre la corruption. Les agents de FBI  et procureurs américains sont prêts à collaborer sur des affaires connectées à l’échelle internationale. Ensemble nous pouvons mieux gérer l’affaires transnationales », dit-il le mardi 21 juillet 2020 sur son compte twitter.

En octobre 2020, d’autres bonnes nouvelles arrivent dans le front de lutte anti-corruption. Les États-Unis d’Amérique et la RDC ont décidé de travailler en connivence pour lutter contre la fraude aux frontières, déclare cette fois à la presse, Mike Hammer, à l’issue de sa rencontre avec le directeur général de la DGM, Roland Kashwantale, à Kinshasa, mardi 27 octobre 2020. “Très heureux de notre partenariat avec la DGM en la personne de Roland Directeur Roland Kashwantale et son vice-directeur Papy Mbuyi. Ensemble, nous luttons contre la fraude, pour le renforcement des mesures sécuritaires aux frontières et pour apporter l’aide à nos citoyens”, a indiqué Mike Hammer qui a livré cette information via son compte Twitter.

Coursier d’investisseurs

L’Ambassadeur américain n’est pas que dans le front anti-corruption. S’il a affirmé qu’il n’y aurait d’investisseur du pays de l’oncle Sam sans mettre définitivement fin à la corruption en RDC, il réussit tout de même à ramener des investisseurs américains à Kinshasa. Du moins, il annonce. Le premier d’entre eux, et non le moindre, c’est General Electric. Le 12 février 2020, un protocole d’accord de plus d’un milliard de dollars a lié l’entreprise américaine General Electric, représentée par George Njenga, son directeur exécutif pour l’Afrique subsaharienne, et le gouvernement congolais, représenté par le ministre de la Santé, Eteni Longondo, et celui des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Eustache Muhanzi Mubembe. La signature de ce mémorandum est portée en pompe par Mike Hammer au Palais de la nation à Kinshasa. Il s’affiche alors aux côtés de Peter Pham, l’Envoyé spécial des États-Unis dans la Région des Grands Lacs. « Il s’agit de l’investissement américain le plus important en RDC », lance fièrement à la presse Peter Pham.

En juillet, une délégation  d’une société américaine « Industry Five »  séjourne à Kinshasa pour finaliser le projet d’investissement de production des tablettes de haute qualité. « Des représentants de la compagnie américaine Industry Five sont à Kinshasa pour finaliser un investissement pour la  production  en RDC des tablettes de haute qualité pour l’apprentissage éducatif et créer 1.000 emplois », fait  savoir Mike Hammer notant que  la société Industry Five sera à mesure de produire 1. 400.000 smartphones et tablettes par an. La réalisation de ce projet est  un pari gagné par le ministre de  l’Industrie, Julien Paluku Kahongya qui a fait de l’industrialisation de la RDC son cheval de bataille. « La société Industry Five est une compagnie américaine spécialisée dans le domaine des Nouvelles technologies de l’information et de la communication », dit-on.

Cependant, jusque avril 2021, le Congo entier attendra toujours une seule goute de réalisation émanant de ces deux seuls investisseurs américains au pays ramenés par l’Ambassadeur Mike Hammer. Ni General Electric ni Industry Five n’auront donné des résultats concrets. Et aucune tablette n’est encore produite depuis Kinshasa. Mais le remuant Mike Hammer a une bonne nouvelle. Le mardi 27 avril 2021, depuis l’avenue Bobozo dans la commune de Limete, des colonnes de 4×4 se faufilent  et garent devant une assistance. Une tribune est montée, avec une grosse bâche où on peut lire est voir : « American Fresh Food ». Un poisson sort sa tête au milieu de la bannière étoilée du drapeau américain. Tel est le logo au-dessus.  Devant plusieurs autorités du pays dont le président du Sénat Modeste Bahati, le nouveau Ministre de l’économie, Kalumba Yuma Jean-Marie, le président de la chambre de commerce américaine à Kinshasa, les hautes autorités judiciaires, les femmes et hommes d’affaires oeuvrant dans le secteur des chambres froides, mais surtout devant l’ambassadeur des USA Mike Hammer, un certain Hussein Ghadban présente la nouvelle société, un investisseur, dit-on américain.

L’inauguration d’American Fresh Food SARL sonne donc comme un écho à l’appel du gouvernement à le rejoindre dans le rêve d’un avenir partagé. Nous pouvons nous réjouir d’ores et déjà de la place qu’occupe l’amélioration du climat des affaires et la promotion de l’entrepreneuriat dans le programme d’action que le gouvernement de la république a égrené hier lors de la présentation de son programme d’actions à l’attention de la représentation nationale », déclare le député Raphaël Kibuka, cette fois-là avocat Conseil de la société nouvellement créée. 

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L’avocat conseil indique que cette société est un plus à l’économie congolaise et apporte une opportunité de création des emplois : « Il va sans dire qu’American Fresh Food SARL ne pratiquera aucune sorte de défiance vis-à-vis de la législation nationale qui réserve aux nationaux la vente en détail, qu’elle prendra sa part de l’effort attendu du secteur privé en vue de la création des richesses nationales et de l’emploi, elle s’acquittera sans dérobade de ses obligations fiscales. Mais cet effort justifiera chez elle l’attente d’un retour d’ascenseur en terme entre autres d’assurance, de sécurité juridique et de rentabilité de ses investissements”.

Des investisseurs américains vraiment ?

American Fresh Food SARL vendrait des produits en provenance des États-Unis d’Amérique. Cette société entend développer une culture d’entreprise qui privilégie aussi bien la qualité des produits et services que celles des rapports humains qui se noueront en son sein. D’où, l’impérieuse obligation du pouvoir public de sécuriser ces investissements étrangers qui sans nulle doute, viendront remettre le sourire dans les visages des congolais. De son côté, l’Ambassadeur Mike Hammer vente la venue de cette société « américaine » dans le cadre du partenariat USA-RDC qui, selon lui, accompagne l’idée du Chef de l’État, Félix Tshisekedi, qui voudrait voir les investisseurs inondés la RDC. «  J’ai participé à l’inauguration de locaux de l’entreprise American Fresh Foods SARL, une initiative que soutient les femmes entrepreneures Congolaises. Heureux de voir progresser les relations économiques entre les deux pays », dit l’Ambassadeur.

Toutefois, les ardeurs de Mike Hammer sont à tempérer. A commencer par l’identité de la société. American Fresh Food SARL est américaine que de nom. La société a été enregistrée au registre congolais de commerce en date du 6 novembre 2020 par GHADBAN HUSSEIN, un sujet palestinien, et Hassan Sadek, sujet libano-américain connu autrement « Mike Sadek ». La société a également d’autres « partenaires » qui sont congolais, que POLITICO.CD n’a pas pu identifier.  Mais selon nos sources exclusives,  c’est grâce à ses contacts au sein de l’Ambassade des États-Unis à Kinshasa que Hassan Sadek s’est retrouvé dans cette affaire. «  Il est le propriétaire de la société Elicom, qui œuvre dans l’électricité.  Il a des bons contacts à l’Ambassade américaine puisque sa femme aussi travaille là-bas », confie une source à POLITICO.CD.

Étrangement, selon des informations regroupées par POLITICO.CD, les deux associés de la société American Fresh Food SARL présentés comme des nouveaux investisseurs américains en RDC détiennent déjà, depuis plusieurs années, plusieurs entreprises à Kinshasa notamment Trans Congo SARL. Et c’est là que l’affaire dévient encore intéressante. En effet, dans la série d’enquête de POLITICO.CD sur la fraude douanière, la Société de Transport du Congo sarl, connue Trans Congo SARL ou STC, qui a son siège social au n°3100, avenue des Poids lourds dans le quartier Kingabwa, commune de Limite ; a systématiquement minoré ses déclarations douanières afin de payer moins de taxes à l’Etat. Elle a monté des structures des prix insidieuses pour, cette fois, échapper au contrôle du ministère de l’économie.  Des révélations accablantes à lire ici.

Des investisseurs « américains » qui fraudent la douane en RDC

L’identité américaine de la nouvelle société n’est pas le seul problème. En effet, des documents parvenus à POLITICO.CD attestent que American Fresh Food SARL aurait, dans le cadre de l’importation de ses marchandises, minoré ses déclarations douanières. En effet, en janvier 2021, renseignent ces documents, la Société American Fresh Food sarl importe la cargaison de 2000 tonnes de « Poule nue » en carton de 10 kg en provenance de Pologne sous la licence IB n°DEC0928811-42B6-IB ouverte à la SOFIBANQUE et le BL n° FAEG2106MADI, et dédouanées sous la Déclaration E 1019 du 15 juillet 2021. Cependant, la société qui disait importer ses marchandises des États-Unis, affirme elle-même avoir acheté celle-ci en Pologne. Et contrairement au prix FOB réel de la Poule nue sur le marché de Pologne en ce moment, qui varie entre 1.120 € et 1.180 €/Tonne, et le coût de transport maritime situé dans la fourchette de 220 à 280 €, la société AFF sarl a plutôt déclaré au Poste douanier du Port SOCOPE à MATADI une valeur FOB équivalente à 200 $US/Tonne, soit un peu plus de 7 fois moins que le FOB réel, et un coût de transport de 50,53 $US.

« En rapprochant par illustration les valeurs déclarées par American Fresh Food aux valeurs FOB réelles de cette marchandise sur le modèle règlementaire de la structure des prix des produits importés, il ressort nettement que le carton de poule nue à vendre par AFF couterait entre 4,90 et 5,39 $US ; alors que le prix réel s’estime entre 23,47 $US et 25,89 $US comme le montre le tableau sous revu », signale un lanceur d’alerte au ministre congolais de l’économie, qui a fait parvenir ces documents à POLITICO.CD.  Pour s’assurer de l’intangibilité présumée de sa valeur FOB déclarée à la Douane, AFF explique, dans une lettre adressée au Directeur provincial de la DDGA au Kongo Central,  l’absence de l’Attestation de Vérification BIVAC de ces marchandises pour laquelle elle accepte de payer les pénalités « dont le faible coût sera très vite épongé par les plantureux bonus à tirer à la vente au prix courant identique à celui des autres importateurs », dénonce notre source.



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