La Colombie-Britannique a le vin en poupe

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On sait aujourd’hui produire du vin de qualité loin, très loin de Bordeaux. Dans la bataille mondiale entre grandes régions viticoles, la vallée de l’Okanagan, au Canada, entend bien se faire un nom, raconte ce magazine

Un soir pluvieux de novembre, le palais de la Bourse resplendit grâce à l’éclairage rasant de ses colonnes ioniques et à son dôme perçant le brouillard. Ce monument bordelais du XVIIIe siècle, qui fait face à la Garonne, n’est pas sans rappeler l’ensemble architectural de la place Vendôme, à Paris. C’est aussi le lieu idéal pour une conférence vinicole. Quand Jacques-Olivier Pesme entre à grands pas dans la salle de réception, vêtu d’un trench beige dont la couleur est assortie aux pierres de taille, il paraît dans son élément. Il parcourt la pièce du regard et déclare : “Commençons par le mendoza.”

Cette dégustation est un incontournable de la conférence de Great Wine Capitals (GWC), rendez-vous annuel du club très fermé des régions viticoles les plus puissantes. Et pour le 20e anniversaire de ce réseau, Jacques-Olivier Pesme, 52 ans, est un invité de marque : son nom est en tête d’affiche des tables rondes et il tient en haleine la centaine de délégués passionnés qui est venue des cinq continents. Grâce à son expertise sur le tourisme, l’image de marque et le positionnement sur les marchés mondiaux, Pesme a la réputation de celui qui murmure à l’oreille du vin. Ce sont aussi ces compétences qui lui ont permis de décrocher son poste actuel : directeur du centre de recherche vinicole de l’université de Colombie-Britannique. C’est une mission hors du commun dans ce milieu, car il est chargé de favoriser le développement de la viticulture dans cette province de l’Ouest canadien, pour la promouvoir dans le pays et le reste du monde. L’objectif à long terme est de donner à la vallée de l’Okanagan, entre Vancouver et Calgary, la même renommée que la vallée de la Loire.

“Le vin, c’est comme la musique”

Ce soir de novembre 2019, Pesme s’apparente moins à un universitaire qu’à une star – il lui faut dix minutes pour se frayer un chemin du vestiaire à la porte de la salle de réception, car tout le monde veut le saluer au passage. Je l’abandonne à la foule et je fais seule un tour de la pièce en goûtant des riojas espagnols, des cabernets de Californie et des bordeaux supérieurs. Enfin, je me trouve face à un mendoza argentin. “Mon ami m’a dit que j’aurais dû commencer ici”, confié-je à l’homme qui tient la bouteille. “Qui est votre ami ?” répond-il. Je donne le nom de Pesme et mon interlocuteur confirme que mon ami est un génie. Je ris poliment. Mais il ne plaisante pas : “Le voici justement.” Pesme s’approche de nous avec un sourire éclatant, et les deux hommes se donnent l’accolade. L’Argentin sert plusieurs verres de malbec. Pesme fait tournoyer le sien et s’émerveille.

Le vin, c’est comme la musique. À chacun ses goûts, mais il faut bien admettre que du Beethoven, c’est objectivement magnifique.”

Il précise sa pensée : il y a des vins fantastiques dans toutes les régions du monde et nous avons des affinités affectives avec chacune d’entre elles. Comme un parfum, un vin peut nous rappeler une période ou un moment particulier, ou un amoureux. Il peut aussi incarner une aspiration, un idéal géographique. Pesme explique que les vins de Mendoza (dans le centre-ouest de l’Argentine) – produits depuis la colonisation espagnole mais dont l’exportation s’est envolée à la fin des années 1990 – sont l’exemple par excellence d’une relation intime nouée en peu de temps. Il souligne que le succès de cette région peut être attribué autant à l’organisme promotionnel Wines of Argentina qu’au vin lui-même. Tout se résume à l’image de marque et à la cohérence du message que le cru offre à chaque gorgée. Quand on achète un vin de Mendoza, quel que soit le domaine indiqué sur l’étiquette, on achète l’immensité des paysages, la gastronomie locale et l’état d’esprit de la population locale. Le tout dans une bouteille.

Rattraper l’histoire

Je parcours du regard les dix bars internationaux de dégustation, où un chef en toque ajuste des toasts de foie gras et des mini-soufflés, et je ne peux m’empêcher d’avoir quelques doutes sur les ambitions de Pesme en Colombie-Britannique. On peut imaginer une bonne opération marketing, mais l’univers du vin est synonyme de terroir ancestral, de hiérarchies guindées et d’évaluations insondables. Une ville canadienne pourrait-elle trouver sa place dans cette conférence, aux côtés de Bilbao, Porto et Bordeaux ? Ou est-ce que les œnophiles nous relégueront toujours aux catégories de second ordre, avec l’Autriche, la Grèce et la Chine ? Pesme est optimiste. “Le Canada n’est pas prêt…, pas encore. Mais son potentiel est considérable.” De plus, si quelqu’un est capable de mettre en valeur la Colombie-Britannique, c’est bien lui. Il pense que si la province prend aujourd’hui quelques initiatives clés, elle pourrait être la nouvelle Mendoza dans quelques années.

Avant sa mort en 2014, la baronne Philippine Mathilde Camille de Rothschild, du célèbre château Mouton-Rothschild, dans le Bordelais, avait confié à The Economist le secret de sa réussite : “La vinification n’a rien de compliqué, avait-elle déclaré non sans ironie, seuls les deux premiers siècles sont difficiles.” Il y a dans le Bordelais plus de 6 000 vignobles, dont certains remontent à l’époque romaine. En Ontario – premier producteur de vin au Canada en matière de superficie, de volume et de chiffre d’affaires –, les premières exploitations ont été créées au milieu du XIXe siècle. Le vin de Colombie-Britannique remonte à la première moitié du XXe siècle. Sur la côte ouest canadienne, le climat tempéré, les vallées sèches et les sols fertiles s’étaient révélés propices à la culture du raisin, mais selon le Washington Post il a fallu attendre les années 1980 pour que des entrepreneurs ayant beaucoup de temps et d’argent affluent autour du lac Okanagan pour créer des vignobles.

À certains égards et avec trente ans de recul, l’activité créée en Colombie-Britannique semble bien implantée. La province compte plus de 280 domaines, les ventes ont été multipliées par vingt en vingt ans, et les vignobles accueillent plus d’un million de visiteurs chaque année. Plus de 25 millions de litres sont produits chaque année, selon le BC Wine Institute, principalement

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Ellen Himelfarb

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Créé en 2003, “Le Morse” joue la carte du style et des idées, inspiré par ses cousins américains Harper’s, The New Yorker ou The Atlantic Monthly. Les meilleures plumes canadiennes y sont conviées pour traiter de sujets

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