En Éthiopie, l’heure de vérité pour Abiy Ahmed

Views: 9

En 2018, l’arrivée au pouvoir du dirigeant issu de l’ethnie majoritaire avait fait espérer la fin des tensions. Avec la guerre déclenchée au Tigré, c’est finalement le contraire qui se produit. Désormais, l’implosion de l’Éthiopie n’est plus à écarter, s’alarme le Financial Times.

Au cours des trois dernières décennies, l’Éthiopie a connu de grands succès économiques dans un contexte politique et ethnique explosif. En 2018, la désignation d’Abiy Ahmed, un homme politique apparemment conciliant, au poste de Premier ministre était censée mettre fin aux tensions qui s’étaient propagées dans les rues et avaient menacé le gouvernement précédent. En réalité, elle a mis le feu aux poudres.

Les frictions entre le gouvernement d’Addis-Abeba et la région instable du Tigré, dans le nord du pays, s’intensifient depuis des mois. M. Abiy a purgé l’ancien régime en écartant de nombreux dirigeants tigréens. Le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), qui a dominé la coalition de quatre partis à la tête du pays pendant vingt-sept ans, a refusé de rejoindre le Parti de la prospérité de M. Abiy, une formation nationale qui devait désamorcer une situation politique minée par les conflits ethniques.

Le gouvernement du Tigré a tenu des élections en septembre dernier en dépit du report des scrutins nationaux à la fin de l’année en raison de la pandémie de Covid-19. M. Abiy, qui accuse aujourd’hui des forces du FLPT d’avoir attaqué une base militaire fédérale dans la région, a envoyé des troupes pour écraser la rébellion.

 Courrier International
Courrier International

Un scenario à la yougoslave? 

Les enjeux sont extrêmement importants. Le conflit pourrait se propager à travers un pays dont l’unité reste très fragile. Ce ne sont pas seulement les Tigréens qui sont mécontents de M. Abiy. Dans la région Oromo, qui abrite 35 % des 110 millions d’habitants du pays, beaucoup considèrent que le Premier ministre, issu lui-même de l’ethnie oromo, n’a pas suffisamment agi pour défendre leur cause. Dans celle d’Amhara, qui a longtemps dominé la politique nationale avant la montée en puissance du Tigré, il y a également un sentiment de marginalisation, exacerbé par des différends territoriaux avec les Tigréens.

Il n’est pas impossible qu’une implosion de type yougoslave vienne ruiner l’une des expériences économiques les plus positives du continent. Sous le modèle de centralisation lancé par l’ancien Premier ministre Meles Zenawi [qui a dirigé son pays de 1995 à sa mort, en 2012], l’Éthiopie a connu une croissance annuelle de 10 % pendant près de vingt ans. Mais la question politique n’a jamais été résolue.

À long terme, la seule solution serait un accord basé sur un vrai partage fédéral du pouvoir. M. Abiy a raison de penser que le pays doit rompre avec le schéma ethnique, qui constitue la source des problèmes actuels du pays. La Constitution de 1995 visait à répartir le pouvoir politique sur la base de critères ethniques, mais, au lieu d’apaiser les clivages identitaires, elle n’a fait que nourrir un sentiment ethno-nationaliste. Toute reconfiguration doit passer par un véritable dialogue, une voie sur laquelle M. Abiy, qui donne parfois l’impression de penser qu’il détient la vérité, a du mal à s’engager.

Une cocotte-minute bouillante

À court terme, le pays doit faire marche arrière. Un cessez-le-feu doit être instauré dans le Tigré, et les deux camps doivent surmonter leurs réticences au dialogue. Il s’agit d’une affaire de politique intérieure, qu’aucun arbitre extérieur ne peut résoudre. L’Union africaine devrait néanmoins proposer d’intervenir en tant que médiateur, ne serait-ce que pour sauver la face des combattants revenant sur des positions sur lesquelles ils avaient toujours campé.

M. Abiy doit également établir un calendrier précis pour la tenue des élections libres et équitables qu’il a promises, aussi risquées soient-elles. S’il les remporte, il aura gagné en légitimité. S’il perd, il devra quitter le devant de la scène.

M. Abiy a reçu le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir conclu un accord de paix avec l’Érythrée et encouragé des réformes libérales basées sur le respect des droits de l’homme. Mais en soulevant le couvercle de la cocotte-minute éthiopienne, il a été brûlé par le jet de vapeur qui en est sorti. La guerre n’est pas un remède. Aujourd’hui plus que jamais, M. Abiy doit prouver que son prix Nobel de la paix était mérité.

Lire l’article original

Abiy Ahmed, sombre métamorphose

Après sa nomination, en 2018, des foules folles de joie se sont rassemblées à Addis-Abeba. Ce nouveau Premier ministre incarnait l’espoir de son ethnie, les Oromos – majoritaires mais négligés –, mais aussi de toute l’Afrique. À 41 ans, Abiy Ahmed allait révolutionner une Éthiopie prometteuse mais sclérosée. C’est Obama, Trudeau et Mandela à la fois”, n’hésitait pas à confier un consultant éthiopien au Financial Times. Le journal s’extasiait devant les actions de cet ancien des services secrets, méfiant et discret. Libération de milliers de prisonniers, rencontre avec le dirigeant de l’Érythrée, ennemi juré… Il éblouit tant à l’international qu’il obtient le Nobel de la paix. La presse éthiopienne, elle, s’interroge déjà. Un prix en forme “d’ironie”, écrit l’Addis Standard, “à l’heure où la mort, les déplacements forcés, les rivalités ethniques menacent gravement le pays”. Après une année marquée par les violences, la répression, et une entrée en guerre, ces mots ont une résonance glaçante.

Source

Fondé en 1888 sous le nom de London Financial Guide, un journal de quatre pages destiné “aux investisseurs honnêtes et aux courtiers respectables”, le Financial Times est aujourd’hui le quotidien financier et économique de

[…]

Lire la suite



Source link

Comments: 0

Your email address will not be published. Required fields are marked with *

£0.000 items